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Interview de Reno Lemaire par la Japanbar
Japanbar : Depuis notre dernière entrevue, les choses ont bien bougé. Pensez-vous avoir évolué au niveau de votre trait, depuis le premier chapitre de Dreamland ?
Reno : L’évolution, je la ressens quand je regarde mon travail. C’est une évolution naturelle. Tu manges de la page, 600 pages en un an et demi donc on peut parler d’évolution normale. J’ai pour habitude de ne jamais rien regretter. Le tome 1 est ce qu’il est et grâce à lui, je peux voir comment j’ai progressé. Si c’était à refaire, je referais pareil. Les étapes sont nécessaires. Aujourd’hui, je regarde le tome 1 avec beaucoup de fierté.
Japanbar : Le scénario semblait stagner au début. Vous apparaît-il plus clair maintenant ?
Reno : Tout est clair depuis la première page. Quand j’écris un scénario, je conçois le début et la fin. De suite, on met une finalité aux personnages. Je suis avant tout un raconteur d’histoires, c’est ma vocation depuis tout petit. Je sais où je vais avec Dreamland. Il n’y a que trois tomes pour juger, donc je laisse dire. Tout est cohérent pour moi.
Japanbar : Comment et où trouvez-vous vos idées ?
Reno : Partout. Comment ? Je ne sais pas. Elles me viennent, je ne me pose pas à 8 heures du matin devant ma planche. Elles viennent de mon entourage, je suis observateur. Par exemple, la première fois que j’ai pris le métro, j’ai pris une claque. Y’avait des détails, des couleurs, ça m’a inspiré. J’ai ce regard qui permet de tout le temps créer. J’ai déjà plein de projets pour les 50 ans à venir. Les appréhensions de la page blanche, ça ne sera jamais pour moi.
Japanbar : On connaît votre amour pour One Piece par exemple, mais connaissez-vous le petit garçon nommé Nemo ? Vous-en êtes vous inspiré ?
Reno : Je connais, mais je ne pense pas m’en être inspiré. Nemo est un précurseur dans tout ce qui est comics, mais avec un découpage manga. Pour Dreamland, c’est né suite à un Noël où j’ai reçu un sweat à capuche. Puis, de fil en aiguille, j’ai recherché des phobies sur le net. On est influencé par tout et rien. Le monde du rêve est tellement vaste. C’est d’ailleurs un prétexte pour faire ce que je veux dans cet univers onirique. Je n’aime pas qu’on m’impose des règles. J’ai envie de faire ce que je veux, raconter mes histoires. J’avoue que c’est un défaut aussi, car à un moment ça peut servir. Si on me donnait un scénariste, je serais bloqué.
Japanbar : Comment organisez-vous votre travail ?
Reno : Je fais mon storyboard de tout le tome d’abord, pour bien voir la structure et l’équilibre de ce que je vais raconter. Ça va assez vite. C’est d’ailleurs là que je vois mon point fort, c’est la narration. Toutes les paroles sont écrites. Pour le tome 4, j’ai mis trois jours pour faire le storyboard de 200 pages avec tous les textes. Une fois que c’est calé, après c’est de la réalisation. Je pars sur du A4, crayonné léger. Avant, sur les trois premiers tomes, j’étais crayonné et table lumineuse et j’encrais par dessus. Et je me suis dit « ça fait 600 pages que je le fais, je n’ai jamais bavé ni refait deux fois le même encrage. Je vais encrer directement sur mon crayonné ça ira plus vite ». C’est ce que j’ai fait pour le tome 4 et je gagne une nervosité qui est utile quelque part, car tu encres directement sur ton crayonné, c’est un nouveau geste, je suis super content, ça va deux fois plus vite et ça a plus de patate. Là aussi c’est une évolution normale.
Après je scanne, je mets les noirs. Je travaille sur Comic Works et Manga Studio, j’alterne un peu les deux car ils ont des trames un peu différentes. Et après j’envoie le tout à l’éditeur.
Japanbar : Parlez-nous de Saska ?
Reno : C’est tombé comme ça. Le 5 octobre, Pierre Vals m’appelle. « Bon bah voilà, un petit one-shot pour la Kodansha. Tu connais la Kodansha, l’hebdomadaire Morning ? » Je lui fais « Oui oui, à côté de Vagabond, tout ça ». De suite, je lui pose la question : « Est-ce que je revendique mon côté français, donc est-ce que je pars sur un truc neuf pour me démarquer ? ». Il me dit : « Non ! non ! C’est pour les lecteurs Japonais, 20-25 ans donc assez dark, avec leurs codes. (Et non pas un encrage trippé comme je voulais partir.) Fais du conventionnel, il le faut pour le 21 octobre ». Je dis ok.
Il faut trouver une histoire déjà, un one-shot, donc un début, une fin, en 25-30 pages. Pour moi qui suis lancé sur Dreamland, une longue série, et qui aime bien laisser le temps aux personnages de prendre du charisme, c’est tout ce que je n’avais plus l’habitude de faire. C’était l’anti-Dreamland. Alors je suis parti dans le trip, « j’ai un héros pour Dreamland, alors je vais prendre une héroïne ». Après je me disais : « Il faut que je trouve un scénar’ ». Mais à partir du moment où il y a eu l’appel, je ne me suis pas dit : « Trouve, trouve ! ». J’ai laissé mûrir le truc. J’avais deux festivals, pendant ces 15 jours. Le week-end dans le train, tu imagines, tu regardes autour de toi, je "storyboardais" dans ma tête et Saska est venue comme ça. Je voulais, sur 25 pages, faire découvrir un univers, chose difficile. Donc il faut un personnage charismatique car c’est lui qui porte l’histoire. C’est pour ça que j’ai bien cherché ce personnage en me disant de suite : « C’est la porte des enfers si elle ouvre les yeux ». C’est né comme ça.
Il fallait faire des bulles verticales, puisque c’était pour les Japonais, donc encore un élément à prendre en compte avant d’envoyer là-bas. Le retour a été bon. Ils ont été impressionnés car j’ai même dit à Pierre : « Tu précises en combien de temps je l’ai fait ? ». Il m’a prévenu un peu tard car le projet avait été lancé en juin-juillet. Ils avaient déjà demandé. C’était vraiment à l’arrache. Et j’ai dit : « Voilà, si certaines cases sont comme ça ou comme ça, c’est parce que je l’ai fait en seize jours ». Ce n’est pas non plus une excuse. Du coup, les Japonais ont été super étonnés par la rapidité, le débit, car c’est encrage, tramage, etc., tout seul. Ça les a marqués, ainsi que le fait que je maîtrise bien les expressions des personnages. Après, il y a eu de la critique constructive. C’est mon défaut, donc il faut que j’apprenne à canaliser les angles de vue, j’aime bien oser les angles mais quand tu ne les maîtrises par parfaitement bien, parfois ça te casse la narration. Ils m’ont dit qu’il fallait prendre du temps pour structurer. Ça a été pour moi une bonne expérience. Je ne me suis pas mis la pression car je me suis dit : « Je n’ai rien demandé, je n’ai rien à perdre. C’est eux qui demandent. Tu fais tes vingt pages et tu sais qu’aujourd’hui, tes dessins sont allés dans un bureau japonais, à la Kodansha. Donc j’y vais, je fonce, comme d’habitude ». Après, ce qui est bien, c’est que je voulais une finesse d’encrage, donc je changeais ma plume toutes les trois pages. Ça m’a beaucoup apporté pour Dreamland 3.
Japanbar : Avez-vous d'autres demandes de la part des Japonais ?
Reno : Non, enfin si, par mail, c’était « Nous sommes curieux de voir un projet en 2007 ou une nouvelle aventure ». Mais mi-2007, je n’ai toujours pas réfléchi. J’ai d’autres choses à faire. On verra en 2008 si j’ai du temps. En plus je ne me sens même pas prêt à la base. La démarche n’est pas du tout faite. Je fais mon histoire de Dreamland qui parle aux Français mais je ne pense pas avoir ni le niveau ni l’envie d’aller au Japon, ou de faire des titres pour les Japonais.
Japanbar : Qui parle aux Français, mais Dreamland va être diffusé en Allemagne et aux Etats-Unis (ndlr : information émanant d’une conférence la veille)
Reno : Alors ça c’est nouveau (rires). Je ne sais pas. Il faut se dire que je suis toujours le dernier au courant de tout ce qu’il y a autour de Dreamland. Donc tu me l’apprends. Pierre m’avait dit qu’on était en pourparler. Je ne sais pas si c’est officiel, mais s’il l’a dit, tant mieux. En même temps c’est dur à expliquer. Hier, j’en parlais avec d’autres auteurs qui me disaient : "tu te fais plaisir mais je ne sais même pas les chiffres". On me les demande à chaque fois mais je ne veux pas savoir. Pas parce que j’ai peur, c’est juste que ça me passe au-dessus. Je suis chez moi et je dessine. Ça marche, ça marche. Ça marche pas, ça marche pas. J’ai galéré avant, je galèrerai après. Faut que je profite à 100%, ce n’est même pas une attitude pour jouer aux rebelles. On pourrait le croire pourtant mais c’est de la pure simplicité.
Japanbar : Saska pourrait-il faire l’objet d’un manga à part entière ?
Reno : Avec le recul, c’est vrai que dans Saska il y a un univers à développer. Quand je crée, il faut que je crée un univers. Je n’en avais pas conscience mais là c’est en face de moi, on me demande un one-shot. Finalement je crée un truc en peu de temps, j’ai ce besoin de partir en laissant des portes ouvertes. Là, ce n’est pas du tout au goût du jour car j’ai une autre série dans la tête, que je n’ai pas eu le temps de faire mais qui aura ma priorité après Dreamland. Donc oui pourquoi pas, mais pas de suite. Mais je suis tout à fait d’accord, et je pense que le public l’a ressenti à la lecture. Saska ça peut partir loin. Quand j’ai créé l’histoire je me suis dit : « Ah ça je pourrai le mettre, mais finis quand même avec une chute ouverte et on verra ». Mais c’est vrai que dans la démarche j’ai créé un univers bien glauque.
Japanbar : En parlant de ça, quels sont vos autres projets en tête et qui pourraient se concrétiser prochainement ?
Reno : Qui pourrait se concrétiser, y’a rien. Pour l’instant, je suis jeune auteur. Ça ne fait qu’un an et demi que Dreamland est sorti. On a beau dire que ça marche, que ça a du succès, ce n’est pas une série qui est installée...
Japanbar : C’est quand même une série qui va être adaptée en série animée ?
Reno : Je ne sais pas (rires). Tu vois ça je l’ai appris hier. C’est ce qui s’est dit à la conférence ? Les gens en dédicace me demandent « Alors en animé ? » Je leur réponds non. Mais ils disaient « Si, on l’a entendu ».
Japanbar : Dreamland en animé, qu’est-ce que vous en pensez ?
Reno : Justement, je n’ai pas réfléchi. Je ne sais pas car quand on utilise le terme animé, on pense tout de suite aux séries japonaises. Et ça ne sera pas ça, Dreamland. Puisqu’à mon avis, ça sera fait par une boîte française, ce qui est bien. Après il y a plein de choses qui changent, comme la voix des personnages. Même au delà de la forme, je ne me projette pas encore dans l’animé.
Japanbar : Quel est votre personnage favori dans Dreamland ?
Reno : Ça change tous les jours (rires). Quand tu crées, tu donnes une partie de toi. Donc tout le monde me dit que je peux être un Terrence. Mais je suis aussi un Savane, aussi un Sabba, un peu de tout. Ce sont des personnages qui naissent, ce sont tes bébés, tu leur insuffles une âme donc logiquement, avec la sensibilité que tu vas mettre dans ton trait, il y a une partie de toi, de tes proches, de ton entourage, ou une partie de ta vie qui t’a marqué. Donc c’est pour ça que j’aime bien dessiner Savane un jour, Terrence un autre jour quand je n’aurai pas envie de dessiner Savane. Pour ça, je n’ai pas de personnages préférés. C’est comme si l’on demandait à un père de choisir parmi ses enfants son préféré. […] C’est exactement ça.
Japanbar : Y’en a-t-il un qui se rapproche tout de même de votre personnalité ?
Reno : Comme je disais c’est un mix de tout. Je peux avoir la même attitude de Terrence, mais je ne pense pas être aussi mou que lui. Au contraire d’ailleurs, quand il s’agit de se bouger ou de faire du sport, je suis plus un Savane. De même que comme Sabba, je prends tout au-dessus. Y’a un peu de tout dans ma personnalité.
Japanbar : Où en-est votre projet de site avec la Fantasian Team ?
Reno :C’est en stand-by, c’est ce projet franco-belge dont je te parlais avec un univers heroïc-fantasy super trippé. Vu qu’on l’a travaillé à plusieurs, c’est très structuré et j’ai moins de pression que Dreamland où je sautais dans le vide tout seul. Ici, c’est une équipe composée de gens super bons. J’ai pas peur pour ça. C’est vrai que le trait n’était pas assez mature. Mais quand Dreamland sera fini … Ce n’est pas un projet abandonné, il y a trop de richesses et de travail dessus pour l’abandonner.
Japanbar : Peut-on connaître quelques secrets du tome 4 ?
Reno : Vu que l’aventure commence, le tome 4 est divisé en 2. Il y aura les 100 premières pages Dreamland, du noir, et les 100 d’après, que de la réalité. Il y aura une petite avancée dans l’histoire Terrence – Lydia. Et des nouveaux personnages : Jéricho, un voyageur bien puissant et un tout dernier contrôleur du feu qui apparaîtra à la dernière page, histoire de bien énerver le lecteur.

